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LA GAZETTE DE BRUXELLES
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Les chômeurs sont des rois

Devoir de vacances

lundi 30 juillet 2012, par Gerfault

Qui a dit que les chômeurs étaient mal lotis ? Si au cours de vos vacances, entre la bronzette et l’apéro, la jouissance de votre farniente et de votre droit imprescriptible aux congés payés a été assombrie à la pensée de certains de vos concitoyens privés d’emploi, rassurez-vous : ils ont droit, eux aussi à des vacances. Mieux : pour respecter scrupuleusement ce droit acquis au prix d’infinies luttes sociales et dûment inscrit dans le code du travail, l’Onem, plus que d’accorder des vacances aux chômeurs, les rend obligatoires.

Nous vivons une époque formidable, on ne le dira jamais assez. La première fois, ça étonne : la carte bleue à faire estampiller deux fois le mois [1] peut compter, 24 fois l’an la mention "V". "V" comme "Vicissitude" ? Comme "Vexation" ? Comme "Vérification supplémentaire" ? Non, non, détrompez-vous, il s’agit bien de la lettre initiale du mot "Vacances", sans en oublier le "s" final. Cela a tout d’une plaisanterie née de l’imagination de quelque fonctionnaire facétieux. Pourtant, rien de moins sérieux. Les vacances, pour le commun des mortels, sont la "période de congé, pour les travailleurs de toute catégorie". Le chômeur, par la force des choses, ne rentrant dans aucune de celles-ci, les vacances de celui-ci apparaissent comme une absolue incongruité.

V comme voyager

L’Onem a donc revisité la sémantique vacancière pour que les mauvaises langues ne persiflent pas. Les vacances sont "(la possibilité) pour le chômeur de prétendre à une dispense du contrôle communal pendant quatre semaines", soit 24 jours ouvrables. Le chômeur, pendant ces 24 jours, "continue à bénéficier des allocations de chômage et ne doit pas être disponible sur le marché de l’emploi". Il ne peut toutefois, pas plus qu’à l’habitude, "exercer d’activités incompatibles avec le bénéfice des allocations". Traduisons qu’il vaut mieux ne pas travailler en noir ni bénévolement. Et l’Onem de faire valoir que ces dispositions permettent au chômeur de "par exemple, partir en vacances à l’étranger" (sic).

Mais tout n’est pas si simple : si le chômeur dispose de 18 jours "libres" (sic) qu’il peut "épuiser (!) en plusieurs fois", les six jours restants doivent être "pris de manière consécutive". Voici donc les chômeurs en vacances forcées une semaine par an. Pourquoi ? Nous nous sommes évidemment posé la question. Il apparaît que le code du travail oblige l’employeur à accorder au moins six jours consécutifs de vacances à un employé... Chez l’employeur-Onem, là où le zèle n’est pas un vain mot, cette disposition devient une obligation pour l’employé-chômeur. Il ne faut pas chercher plus loin.

Par contre, nos zélateurs de l’Onem ont, eux, cherché plus loin dans la réglementation des congés, s’en tenir là eût été trop simple. Si d’aventure il passait par la tête du chômeur de prendre "au moins deux semaines consécutives" de vacances, pour, "par exemple prendre des vacances à l’étranger", du haut de ses 18.000 francs mensuels [2], il devra "préalablement compléter et signer un formulaire A 153 C" (en deux exemplaires). Sinon, il devra se faire réinscrire comme demandeur d’emploi et "dans certains cas" (entendons "la plupart") introduire une nouvelle demande d’allocations auprès de son organisme de paiement.

Le chômeur qui a travaillé une année complète pendant toute l’année civile précédente a droit à (tenez-vous bien) un pécule de vacances. Les dispositions le concernant sont identiques à deux nuances près : ce veinard "peut exercer des activités incompatibles" avec sa condition,"sauf (évidemment) des activités salariées"... De plus, il ne touche pas d’allocations pendant cette période, "puisque ses vacances sont couvertes par un pécule"...

Loin des yeux...

Comment les chômeurs meublent-ils ces jours estampillés "V", avec ou sans pécule, consécutifs ou non ? Le service des statistiques de l’Onem ne compte aucune donnée là-dessus. Néanmoins, on peut affirmer sans trop s’avancer que ces jours sont essentiellement utilisés pour combler les retards de pointage : il arrive souvent que le chômeur, absorbé qu’il est par sa recherche frénétique d’emploi, omette de se rendre au bureau de pointage aux dates et heures prévues à cet effet. Cela peu paraître "gros" pour des gens qui n’ont "rien d’autre à faire", mais c’est très souvent le cas. Le "V" sera alors fort utile afin de ne pas se voir privé des allocations de ce jour, sanction habituelle pour cet oubli impardonnable.

II y a bien des chômeurs qui en profitent pour partir à l’étranger. Mais ces "vacances" sont souvent l’opportunité d’arrondir les fins de mois loin des yeux un brin inquisiteurs et sourcilleux du "patron", l’Onem. Loin des yeux, loin du coeur. Certains profitent ainsi de la saison des vendanges pour visiter l’arrière pays Bordelais ou Alsacien... À moins que ce ne soit le contraire. Pour les plus débrouillards, c’est l’occasion de passer des vacances mixtes : une semaine, je me paie les vacances, la suivante je les prends. Les margoulins es arachides de la Côte d’Azur ont encore, à ce compte, de beaux jours devant eux. Tout au plus, pour les optimistes, ces "V" sur la carte constituent-ils une période de relâche, une rémission dans l’impression d’inquisition perpétuelle dans laquelle l’Onem fait vivre. Pas de contrôle, pas de convocation, pas de pointage.

V comme rêver

Il va de soi que le "V" de vacances ne représente pour le chômeur que le souvenir ou l’espoir de jours meilleurs. Ces jours "vés" ne sont que des jours bien habituels, remplis de vide, d’ennui et de morosité, pas bien différents des jours "sans". Des jours de vacances ordinaires. Les "V" ne constituent en rien l’augmentation des allocations qui pourraient permettre, par exemple, au sans emploi de se refaire une santé, fût-elle morale, afin de se trouver plus fort dans sa recherche d’emploi. Rien n’est d’ailleurs organisé par l’Onem et son pendant, le Forem, pour permettre aux chômeurs de souffler un peu, de se vider du stress que cause cette condition souvent épouvantable. On notera que, même à l’Onem, on ne prend pas ce vocable en grande considération. Est-ce par souci d’éviter le ridicule ou pour éviter que le chômeur ne se laisse aller à la rêverie ? Peu importe, le fait est que, dans les documents officiels, le mot "vacances" se trouve affublé de guillemets.

P.-S.

[Publié dans le journal « C4 », n°49, septembre 1997, p. 9.]

Notes

[1] Instauré en 1936, le « pointage » s’est décliné quotidiennement pendant quarante ans pour tous les chômeurs. Il s’agissait de vérifier au jour le jour leur disponibilité sur le marché du travail, de les empêcher de prendre des vacances, de travailler au noir ou de traîner au lit au lieu de chercher un emploi. En cas d’absences injustifiées, ils risquaient de perdre leurs allocations. En 1975, sous la pression des syndicats et de militants, le pointage communal a été supprimé pour les chômeurs temporaires et les prépensionnés. Puis, en 1991, le contrôle quotidien est remplacé par un contrôle bimensuel. Les chômeurs qui ont travaillé plus de 20 ans, ceux qui ont une incapacité de travail d’au moins 33% et les quinquas ne doivent même plus se rendre à la commune qu’une seule fois par mois. D’autres sont carrément exemptés de pointage : chômeurs en formation, aux études, etc. Dans les faits, un chômeur sur deux échappait la contrainte. Enfin, en décembre 2005, le pointage est définitivement supprimé.

[2] Environ 450 €. Actuellement, l’allocation « plancher » tourne autour de 800 € pour un « isolé », soit moins que le seuil de pauvreté.

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